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Paternité de Dieu et « In sinu Patris » par Catherine Charvet

Dans le cadre des études sur les écrits de Marie de la Trinité, une contribution sur le thème de la Paternité de Dieu a été donnée par Catherine Charvet sous le titre « Paternité de Dieu et in sinu Patris ».

Qu’est-ce qui se dit de la paternité de Dieu dans l’usage que Marie de la Trinité fait de la formule in sinu Patris ? Question légitime car plus de 160 occurrences dans les carnets dont plus de 140 pour la seule année 1941.

 1. la formule in sinu Patris

eis ton kalpon tou Patros
Le ’in’ latin est en grec un « eis » plus accusatif ce qui indique un mouvement et nous empêche de plaquer sur cette formule un état de non différenciation, de fusion., Ce n’est pas le ’en’ plus datif qui dit l’intériorité.
L’image est celle d « un aller vers » comme « une proximité en mouvement », jamais achevée, jamais atteinte pleinement. Cette formule dit une figure paternelle protectrice à atteindre, à viser, à désirer. Marie de la Trinité nous la dira figure désirable et désirante car animée par le désir du Père.

le sein  : est un mot polysémique
. Kolpos désigne le sein, la courbure, le pli et la poche et la baie ou le golfe, donc un même mot relevant de l’anatomie, du textile et du spatial.
Cette polysémie se retrouve dans le sein de Dieu lieu de repos, de refuge à rejoindre, lieu où s’enfouir et pli où voiler la splendeur de sa déité pour ne laisser voir que son ineffable bonté et miséricordieuse paternité.

Le sein le plus connu est le sein d’Abraham de l’Ancien Testament (Cf. le sein du Père de Jérôme Baschet, historien, chez Gallimard). Il a donné lieu à une iconographie extraordinaire dans l’occident médiéval chrétien entre les 11 et 13 siècles, et qui met en œuvre la polysémie du mot sein. Abraham c’est le Père de la formule « le Dieu de nos pères » un père inscrit dans une généalogie que connote davantage un désir de fraternité et d’égalité ; qui dit aussi le lieu de béatitude - entre ses bras, dans le pli de son vêtement dont il fait une poche - et qui, en tant que tel sera progressivement remplacé par le sein du Père quand cette formule prendra un tour trinitaire. Et surtout cette figure disparaitra avec les nombreuses représentations du jugement dernier, le centre de la figuration étant alors le Christ ; le paradis n’est plus un lieu que pouvait représenter Abraham mais un lieu représenté par Dieu lui-même, qui rassemble, se charge de rassembler tous les élus (« Toi qui ne cesses de rassembler ton peuple »)

Dans le Nouveau Testament 5 emplois de ’sein’ qui récapitulent les acceptions de ce mot et sont chez Luc et dans les Actes :
Luc 6, 38 donnez et on vous donnera… une bonne mesure qu’on versera dans le pan de votre vêtement
16, 22-23 Lazare mourut et fut emporté dans le sein d’Abraham… et le riche, au séjour de s morts, , à la torture, lève les yeux et voit de loin Abraham et Lazare dans le sein d’Abraham
Ac 13, 23 un de ses disciples contre la poitrine de Jésus, celui que jésus aimait
27, 39 le départ de Paul pour l’Italie ils ne reconnurent pas la terre mais aperçurent une baie

La formule in sinu Patris est un hapax dans le Nouveau Testament : Jn 1,18
Dieu, personne ne l’a jamais vu ; le [Fils] Unique, qui est dans le sein du Père, lui l’a fait connaître. Jn 1,18. Si on veut rendre toute la saveur de l’expression il faut entendre celui-là qui est tourné vers le sein du Père - le fils unique est tourné vers le cœur du Père selon l’expression d’I de la Poterie, ( « la vérité dans saint Jean » 1977, repris par Xavier Léon-Dufour dans « lecture de l’évangile selon Jean »)
Cette traduction renvoie à Marie de la Trinité qui évoque les deux faces du Christ ou les deux faces du sacerdoce. Par exemple il y a comme une double face dans la Très Sainte Humanité du Christ : celle qui regarde le Père… réservée au seul regard du Père, face de pure Filiation…– puis il y a la face de la terre, …du Sacerdoce … de l’expiation et de l’immolation : face d’humilité et de compassion, de douceur et de patience, face de pauvreté… face de toutes les miséricordes (15 mai 1942)

Et la paternité
Dans l’Ancien Testament Dieu n’est pas invoqué comme Père. Les 20 occurrences de « père » sont autant d’épithètes attachées au nom de Dieu mais ce n’est pas son nom. Le nom de Dieu est Celui qui est, connotation sans dénotation. Pas d’anthropomorphisme ce qui nous prépare à une paternité toute métaphorique
La figure paternelle est celle d’Israël : Jahvé Dieu de nos pères d’où le succès de la figure du sein d’Abraham
Dieu est créateur (pas créateur parce qu’il est Père ce qu’osera écrire Marie de la Trinité) ; Il est héros d’une geste de salut, libérateur d’Égypte, législateur au Sinaï. Dieu n’a la figure de Père que dans la mesure où Il est Celui qui prend sa part et acquiert, par choix, des fils avec Israël

Par contre père est une épithète et une désignation dans les écrits prophétiques et les psaumes
Jérémie 3,4, ne m’invoques-tu pas ’mon père’ 3,19, et psaume 88, 27 ’et je disais vous m’appellerez ’mon père’ Osée, le troisième Isaïe 63,16 et 64,7 "C’est que notre père c’est toi. Abraham en effet ne nous connait pas. .. C’est toi Seigneur qui es notre père, notre rédempteur. Et les prophètes introduisent une inflexion importante : Dieu se désigne Père d’une nouvelle création : on passe d’une figure des origines, de l’en deçà de l’ancêtre, du Dieu de nos pères à une figure d’avenir, liée à une nouvelle création. Dans ces textes prophétiques qui disent l’accomplissement, Dieu déclare sa paternité mais l’annonce pour un temps futur. La paternité de Dieu, enrichie de connotations affectives - tendresse, du sentiment de dépendance, de gratitude, de confiance surtout évoquée dans un contexte de réminiscence comme chez Osée, Jérémie - s’énonce dans une perspective eschatologique. La paternité est dans la mouvance d’une théologie de l’espérance écrit P. Ricoeur

On peut ajouter à cette la figure - chez les prophètes, Osée notamment, comme chez Marie de la Trinité - celle de l’époux qui vient brouiller la figure d’une paternité uniquement charnelle. un père qui est époux n’est plus géniteur ni l’ennemi de ses fils, l’amour, la sollicitude et la pitié l’emportent sur la domination et la sévérité cf. Is 63, 16
(Cf. un article remarquable de Paul Ricœur, « la paternité, du fantasme au symbole », dans l’analyse du langage théologique, le nom de Dieu, actes du colloque organisé notamment par l’Institut philosophique de Rome, Aubier, éditions Montaigne, 1969, pp 221-247, repris dans « le conflit des interprétations » de P. Ricoeur, p 461 et s.)

Avec le Nouveau Testament c’est le Christ qui nous fait connaitre le Père, le désigne et l’invoque comme Père. Les occurrences de ’Père’ dans le NT sont de plus de 100 chez Jean, 4 chez Marc, 15 chez Luc et 42 chez Mathieu. Avec la révélation de la paternité de Dieu par Jésus nous sommes passés d’une paternité dissociée de l’engendrement à la filiation du Fils éternellement engendré. Et à une paternité désignée par le Fils et non plus par Dieu même

En résumé, la paternité est évoquée sur trois registres :

Celui de la qualification  : notre Dieu est père ; la grande majorité des hommes, des peuples appellent leur dieux pères d’où spécificité remarquable de l’Ancien Testament qui ne connait pas cette ’inflation’ de paternité divine.

Celui de la désignation : celui-ci est père,
Désignation par Dieu même et c’est le cas de prophètes et des psaumes
Désignation par le Fils

Celui de l’invocation, la désignation appelle l’invocation, psaume 88,27 …« II me dira tu es mon Père, mon Dieu, mon roc et mon salut ». Et Marie de la Trinité reprend ce même verset : –. Il n’y a plus alors que ceci dans l’âme : « Ipse invocabit me : Pater meus es Tu  Lui m’invoquera : Toi, tu es mon Père.  » Ps 88,27

La paternité de Dieu c’est une histoire, c’est une révélation au sein d’une histoire qui part de figures diverses pour arriver à l’auto désignation du Père. Et l’histoire de Marie de la Trinité s’inscrit dans ce même mouvement, allant de l’auto désignation du Père à l’invocation du Père. Donc nous sommes dans une histoire, fondée ici sur une subversion, l’inouï de la révélation d’aout 1929, avant que le cours de la révélation de la paternité ne rentre dans l’ordre à partir de 1941.

1941 année du sein du Père avec les 140 occurrences de la formule qui ponctuent cette histoire conjointe de sein du Père et de Marie de la trinité racontée ci-après.

Préface ou chapitre prémonitoire à ce récit, l’Agenda en date du 6 février 1930 : Premier emploi de la formule dans ce texte écrit après la réception de la grâce de 29 qui va laisser Marie de la Trinité sidérée pendant une quinzaine de jours.
Ô mon Christ Jésus absorbe moi en toi, que je disparaisse en toi. et du présent de l’absorption on passe au futur
Alors, en toi, je serai dans le sein du Père, et je serai engendré pour une vie nouvelle, et vraiment je naîtrai de nouveau.
…Fais-moi demeurer en toi dans le sein du Père.

Ce texte articule ’sein du Père’ et ’naissance à nouveau’, association qui ne sera pas aussi clairement indiquée par la suite dans les Carnets

 2. l’histoire articulée sur l’ordre d’apparition de l’expression in sinu Patris

L’expression in sinu Patris ponctue les trois étapes inaugurales de la vie mystique de Marie de la Trinité :
L’irruption du Père, le ravissement d’août 1929 suivie d’un temps de latence, 10 ans de silence, de sommeil,
Puis le réveil, noté le 3 janvier 1941, avec l’aide de l’Esprit et l’appel du Christ
Et enfin la grâce sacerdotale de juin 1941. Cette expression est littéralement le sceau d’une grâce paternelle.

1re étape, l’irruption du Père
Dieu se manifeste en tant que Père. Le Père se désigne, le Père désigne le Fils et le Fils fait connaitre le Père
Je dis Dieu et c’est Dieu, mais c’est la personne du Père et son Fils,…– D’abord, c’était le Père seul… mais quand le Père me révéla le Fils alors je connus mieux le Père (40),

Le sein du père est un lieu intérieur, secret, caché ou Marie de la Trinité est ravie en 1929 puis, par la suite invitée à entrer et prendre place, sa place, Il me dit :« Fais avec Moi comme j’ai fait avec toi. » comme Il a fait, avec moi, en me prenant in sinu suo – ainsi, que je n’hésite pas, mais que j’ose y prendre la place qu’Il m’y donne ; car, s’il est permis de parler ainsi ! depuis cette grâce, je sais que j’y ai ma place à moi, parce qu’il Lui plaît ainsi.
Enfin, Il me dit encore :« Je te donne entrée en Moi. Je te donne tout entrée.
(12 mars 42)

Après cette première entrée d’autres suivront, suivant des modalités différentes, exceptionnellement par le Père, par l’Esprit-Saint, par le Fils, et surtout par le sacerdoce du Christ, ce qu’elle avait pressenti dans les pages de son agenda et qu’elle redécouvre maintenant.

Que retenir de cette grâce in sinu Patris qui est révélation de la paternité de Dieu pour MARIE DE LA TRINITÉ ?

- Une révélation du Père seul = comme une attraction personnelle du Père en Lui-même

  • et la révélation d’un Père de désir, désir qui inonde qui se laisse saisir pour devenir le mouvement même de la personne désirée la faisant désirante à son tour Je vis … (qu’) il y avait comme un ardent désir que tout cela se réalise un désir pour jusqu’à la fin du monde — pas un désir comme les nôtres, mais un désir comme s’il était possible à Dieu de désirer… et mon âme fut inondée de ce désir pour moi et pour toutes les âmes … et je vis que cette participation se fait selon la mesure de la ressemblance, conformité, configuration, et je brûlais du désir de conformité …. et mes yeux plongèrent avec ceux du Père dans son abîme de souffrances et de saintes amertumes, et je fus envahie du désir de m’y plonger moi aussi avec Lui, et j’en demandai instamment la grâce…. Et je vis que le pardon est infini et qu’il est dans le désir du Père (relation de 1940)

- une révélation inquiétante et décevante. En 1929 la puissance du sacerdoce du Fils et l’action du Saint Esprit restaient cachées dans le sein, dans le pli du Père. C’est un face à face Père/Marie de la Trinité ; proximité vertigineuse, cette inconcevable familiarité - qui évoque une évidence quasi maternelle effrayante. Être avec le Père seul est source de peur, écrira-t-elle en commençant le récit de la première expérience trinitaire in sinu Patris le 5 septembre 41 : Et clauso ostio ◊ Et porte close » Mt 6,6 — peur de cette porte qui me met seule à Seul, peur de cette incompréhensible union, peur des toutes puissantes et miséricordieuses libertés de la Paternité divine.… Peur de ce consentement, qu’il faut pourtant donner. …
Mais poursuivant la relation de cette grâce avec l’expérience du Fils et de l’Esprit Saint qui l’inondent et l’élèvent, Marie de la Trinité note qu’elle se livre sans crainte …Et je vis que j’étais en l’étreinte éternelle de l’Esprit Saint, et qu’en cette étreinte d’amour — par Lui, et non par moi — j’aimais le Père comme Il m’aime et autant qu’Il m’aime — et je me livrai toute à cette liberté glorieuse, à cette étreinte ineffable d’amour comme si mon être était soudé à l’Etre de la Déité, et baisé de la bouche du Père, comme Il baise le Verbe, en ce baiser même. La crainte ne sera jamais évoquée dans le récit des 3 grâces in sinu Patris trinitaires des 5 septembre, 10 et 16 novembre 1941

- et un manque. La paternité est éprouvée pleinement et pourtant il y a un manque chez Marie de la Trinité qui l’empêche de goûter tout à fait à cette paternité de Dieu Père. Elle dit non pas l’insuffisance de la vision mais son insuffisance dans la vision : à preuve l’interruption de la vision par le rappel de son état de pécheresse. L’irruption du Père survient comme une effraction brisant les verrous de la culpabilité mais pas suffisamment. Marie de la Trinité garde conscience et souvenir de ses péchés. Elle est comme en Lui mais pas pleinement (je disais oui oui mais j’ai péché…je le disais comme en Lui (bien qu’en moi mais comme s’Il avait laissé en bas toute ma vie de la terre avec ses péchés, (relation de cette grâce écrite en 1940). Que faire de ce poids de péchés ?
La réponse lui sera donnée le 10 novembre 1941 : Le Christ prit mes péchés et les noya en son expiation, ils y disparurent — et j’entrai toute entière dans son expiation (non de moi-même, mais par Lui) — et aussitôt dans son adoration et dans ce même temps in sinu Patris. - le manque - enfin toute entière - est comblé par le Sacerdoce du Christ, sacerdoce d’expiation dans lequel Il fait entrer Marie de la Trinité - une entrée en cascade de surcroit car entrée en son sacerdoce, en son adoration et in sinu Patris :…Et comme quelque pensée étrangère me traversait l’esprit, le Père me dit :« Laisse tout, oublie tout. Et s’il plaît ainsi à ma liberté ? si je veux te choisir pour ma propre part  ? si je veux satisfaire en toi mon amour infini, éternel ? si je veux t’introduire en moi, en ma Déité même ? Je fus ainsi, in sinu Patris, par l’Étreint.

In sinu Patris, revoilà la figure du sein du Père qui choisit ses enfants comme il s’est choisi son peuple. Marie de la Trinité savoure, vit pleinement en 1941 ce qu’elle n’a fait qu’éprouver sans comprendre en 1929 et, cette fois-ci, dans l’Étreinte et non plus dans un face à face éprouvant.

Plus de10 ans suivent : temps de latence, temps d’action et temps d’écriture. Temps d’endormissement :
Première grâce : me donne la connaissance, dans la Lumière éternelle — mais sans me montrer où trouver la force : si ce n’est qu’elle est dans le Christ. Mais je n’avais pas vu comment y accéder — et je ne l’avais pas vu, parce que cela ne m’avait pas été montré — et je restais dans un douloureux comment ? C’est pour cela qu’après avoir mangé et bu la première grâce, je fis comme Elie : « et rursum obdormivit ◊ et de nouveau il s’endormit. » le 4 novembre 41

2e étape, le réveil. Un double mouvement va remettre Marie de la Trinité en route vers le sein de Dieu et la paternité divine

Comme un retour au réel, un réel qui renvoie à la nécessaire application de la grâce dans le temps car « si tout est expié en une seule fois il faut l’application de cette expiation pour chaque âme ».
- D’abord le réveil du souvenir par un travail de mémoire et d’écriture en 1937 et 1940 (double relation de la grâce 8 et 11 ans après l’expérience) passant du voir au récit, un mouvement à l’exemple du Christ : car le Christ ne donne pas à voir le Père mais il enseigne le Père, il le raconte, enarravit, exégéomai le Père, il ne le révèle pas stricto sensu.
- et un deuxième mouvement qui est le réveil ou la mise en route de Marie de la Trinité par l’Esprit et le Verbe Incarné

La figure paternelle de Dieu fait également retour par le détour d’une figure paternelle qui n’est pas parentale, celle du père Motte. A preuve la première expression in sinu Patris dans les Carnets est dans la relation de 1940 de la grâce de 29, à destination du père Motte - 2 occurrences de la formule dans la relation de 1940, aucune dans la relation de 37 -

Le réveil de Marie de la Trinité c’est le 3 janvier 1941, précédé le 1 janvier par l’envahissement de l’Esprit-Saint qui l’unit au Verbe Incarné. Les paroles qui suivent lui disent qu’elle est là où est le Christ, in sinu Patris. Ce retour de la formule est d’emblée sous le signe du Christ et de l’Esprit Saint, Dans la journée, j’ai éprouvé plusieurs fois comme un envahissement de l’Esprit Saint,

« in sinu Patris » nous revient dans une méditation extraordinaire sur elle-même le 3 janvier 1941 J’ai regardé la grâce de Dieu en moi, et vu qu’en effet j’en reste toujours au commencement, au repos in sinu Patris et j’ai vu que c’est un peu comme le Pater. Il faut, pour parvenir à la première demande, commencer par la dernière (= ce qui est premier dans l’ordre d’intention est dernier dans l’ordre de réalisation). Il y a un ordre (revoilà le mouvement) à suivre un ordre intérieur, un ordre d’âme, un ordre d’enseignement, un ordre de purification, de conformité, d’imitation du Christ, pour arriver à la simplicité du Christ et être toute cachée, purifiée et portée par le sang du Christ au Père, in sinu Patris : puis il nous faut recevoir tous les enseignements donnés pendant la vie publique, et regarder toutes les actions du Christ — et les imiter — et cela forme notre sens chrétien et nous amène à la simplicité du Fils

3e étape : La grâce sacerdotale de juin 1941 inaugure le temps d’enseignement et de lumières
4 occurrences de la formule dans le récit de cette grâce toutes 4 incluses dans l’énoncé de la performance du Fils
il me fixe dans ce lieu du mystère. in sinu Paris
il me prend en lui et me transporte in sinu Patris
Il la fixe dans le lieu objet de la vision, in sinu Patris
elle est en Lui et par lui in sinu Patris

– J’éprouvais que j’étais plus dans le Christ, et par Lui “in sinu Patris”, qu’en moi-même – où étais-je ? Dieu le sait ! C’est comme si je traversais le Christ avec Lui-même.

14 et 15 juin 1941– Je suis dans le Christ comme dans une transparence, et je la traverse et la dépasse avec Lui, et par Lui — et Il me soutient, me tient et me porte, et me fixe dans ce lieu du mystère dont Saint Jean dit : « Unigenitus Filius, qui est in sinu Patris… Ainsi j’éprouve que le Christ, par son sacerdoce, me prend en Lui, et me transporte “in sinu Patris” avec l’efficacité toute puissante de sa force victorieuse et que je suis, par Lui, agréée et reçue du Père Je suis, par le Christ, par son sacerdoce, transportée, reçue, et agréée… … Il se passe deux choses distinctes, qui pourtant n’en sont qu’une seule :– que je vois, par le Christ, à l’aide et comme au travers de sa Très Sainte Humanité, et au-delà d’elle, comme en sa transparence, quelque chose de ce que le Verbe Incarné contemple Lui-même — et que je le vois en sa vision béatifique — non pas qu’Il l’écoule en moi, mais plutôt me fixe où elle est in sinu Patris.

Lorsque le Christ la prend en lui c’est pour effectuer un passage. Et non pour rester en Lui. – puis, qu’Il me fait comme Le traverser pour me transporter en son Père — de sorte que par sa toute puissance, Il me fait comme dépasser sa propre Humanité très sainte (en tant qu’humanité créée, au seul plan de la nature) pour me transporter jusqu’où atteint le terme de son sacerdoce

Qu’est-ce que l’identification au Christ alors, Christ qui passe au double sens : il fait passer et il passe. Il faut remarquer que le thème de l’identification disparait peu à peu des écrits de Marie de la Trinité. Et je pense que c’est parce qu’elle exprime la Paternité de Dieu et donc la Filiation du Fils en termes de relation, relation qui est inscrite dans la formule même in sinu Patris, ’tourné vers.’ C’est le concept de Relation qui prend de l’importance et la relation ne se dit pas dans l’identification mais dans l’oubli de soi, autre désignation de l’attitude fondamentale du sacerdoce que Marie de la Trinité appelle, le plus souvent, la référence au Père. Pour écouter l’appel, reconnaitre l’appel et l’attirance du Père et acquiescer à cet appel, il faut faire silence en soi, sur soi. Faire fils comme le Fils revient à s’oublier : il s’oublie pour nous transporter au Père, nous nous oublions pour nous tourner vers le Père. (8 mai 42) : J’essayais de faire oraison, et d’adorer, mais c’était tout superficiel, et le Seigneur me dit : « Cherche-Moi d’abord. » ce qui est un appel à l’union, car cela signifie de Le chercher où Il m’a introduite, quand il Lui a plu de se manifester, à moi, pour la première fois. Le Père, par ces paroles, me sollicite d’avoir le courage de m’oublier à ce point, ne comptant pour rien ma pauvre lèpre, et tout ce que j’ai accumulé, entre Lui et moi. Et c’est seulement quand je suis là « in sinu Patris » Jn 1, 18, - c’est-à-dire toute tournée vers le Père, toute référencée au Père - que je dois me livrer à tout ce qui concerne sa Gloire, comme il Lui plaît. Et Il le veut ainsi, par amour paternel, et pour sa gloire ; car les actes d’amour et d’adoration sont alors tout autres − l’âme elle-même étant comme tout autre…

Ayant vu et expérimenté que la voie vers le sein du Père est le Fils, Verbe Incarné Marie de la Trinité précise alors cette destination vers laquelle nous sommes portés avec deux figures, celle de la demeure et celle du repos. Le sein du Père est demeure du Père et repos du Père
La demeure n’est pas en Christ mais in sinu Patris. Marie de la Trinité précise, le 24 aout 1941 la distinction entre l’assomption par le Fils et la réception dans le sein du Père, je fus assumée par le Verbe, le Fils, pour être toute, en Lui, référée au Père de sa propre référence Personnelle. Ce n’est pas la même chose qu’être “in sinu Patris” — car, être Père est autre qu’être Fils, bien que ce soit la même et unique Déité qui m’unisse à Elle-même ; mais tantôt selon la paternité, et c’est le terme — tantôt selon la Filiation, et c’est en vue du Père, mais en un seul et même Dieu

Ce qui n’est pas encore très clair dans la formulation de juin 1941 le sera après les lumières reçues le 19 janvier 1943 qui révèlent toute la singularité de la demeure qui est LE sein du Père, où se goute LE repos du Père Le Père ne procède pas, Il est Lui-même, en Lui-même, et cela Lui est propre, propre à sa Paternité : le Repos – c’est pourquoi on n’est pas dans le Verbe, ni dans l’Esprit Saint, mais dans le Père. C’est pourquoi demeurer dans le Verbe n’est pas ce qu’il y a d’ultime, car le Verbe demeure Lui-même dans le Père – c’est pour cela qu’au jugement dernier Il dit : « Venez les bénis de mon Père » or, les bénis sont ceux qui ont accès au Père, et cela relève du Père seul

Et la Grâce du 10 novembre 1945, la dernière grâce in sinu Patris relatée par Marie de la Trinité (la dernière note du carnet est du 29 décembre 1945) est l’expérience du repos :
« Tiens-toi devant Moi – en Moi. » – en effet, le devant est dans.
Expérience du Repos du Père. Infiniment plus parfait que la paix – car c’est tout autre chose – mais suppose la paix, laquelle suppose l’ordre. Ce n’est pas que je sois actuellement ordonnée en moi-même – mais c’est une miséricordieuse et toute gratuite anticipation du Repos de gloire in sinu Patris
« Non en possession – mais en participation ».

Marie de la Trinité définit ainsi le repos le Mercredi 26 décembre 1945 : Le repos de l’être consiste dans sa participation personnelle aux propriétés parfaites – et celui de la vie, dans la jouissance totale de la plénitude simple.

 3. Le terme de ce périple

Le terme de ce périple de cette expérience de la paternité de Dieu, in sinu Patris est l’invocation, reconnaissance mutuelle, désignation mutuelle. Plusieurs fois sollicitée à cette invocation, tant par le Père que par le Fils Marie de la Trinité s’y essaiera à plusieurs reprises avant d’y arriver pleinement et naturellement avec l’Esprit Saint.

Dire père
18 et 19 juin 1941 : il fallut deux jours, deux grâces pour enfin oser dire Père, pour pouvoir dire, un instant, Père en Jésus-Christ car lui seul peut dire Père :
Grâce du 18 juin 1941 Action de grâce in sinu Patris, in sacerdotio Christi par sa toute-puissance — je m’y suis trouvée en mon lieu. Mais toujours impuissance à dire : Père.
Grâce in sinu Patris le 19 juin 1941– le Verbe Incarné m’a prise en Lui pour que j’entre en son offrande au Père …. Et Il m’a prise en cette offrande, voulant que moi-même je L’offre par sa puissance à Lui, et en son offrande …Alors, puisqu’Il le veut, j’ai osé. Dès que j’eus consenti et osé, le Seigneur m’a emportée et comme précipitée in sinu Patris, in abscondito Deitatis, et là Il m’a donné, un instant, de dire, en Lui : Père, selon qu’Il le dit Lui-même comme Verbe Incarné.

Le sacerdoce ne suffit pas à l’invocation ; c’est entrée dans l’offrande du Fils que Marie de la Trinité peut dire Père

Dire notre Père
quelques jours plus tard Marie de la Trinité est comme appelée à dire en Christ la prière que celui-ci nous a appris : A la Messe, je me suis contentée d’adhérer passivement à l’offrande du Christ à son Père  ; mais le Seigneur me l’a reproché, me demandant une adhésion plus active, plus personnelle — il me l’a reproché tout suavement : « sicut aquila provocans ad volandum pullos suos  comme une aigle provocant ses petits à voler » Dt 32,11, et j’ai comme dit le Pater en Lui, où Il est, in sinu Patris…. Il m’a donné comme une nouvelle volonté d’enfant toute simple, toute abandonnée, toute droite = qu’Il daigne la mouvoir toujours Lui-même ! (22 juin 1941)

Dire Père en et avec l’Esprit Saint
Grâce du samedi 16 août, en son sein - en français et non la formule latine’ in sinu Patris’
. Attirée au Père, recueillement passif. Prise et reçue par Lui-même, le Père, en son sein, dans une ineffable étreinte ….Puis je me suis trouvée en Lui, là même où Il engendre éternellement le Verbe — et, dans l’ineffable mystère où Il dit « Fils » — là même, Il voulut que je Lui dise « Père » — et Il me donna l’Esprit Saint pour que l’Esprit Saint le dise en moi, et me donne ainsi de le dire moi-même, au même lieu, au même temps. (cf. p. 96/62)
Et tandis que Lui, le Père … me baisait du baiser de sa bouche, me couvrant, me pénétrant de son Fils — il Lui a plu, Il a voulu, que moi je Le baise, Lui, le Père, du baiser de ma bouche ;

L’invocation vient comme de soi, naturellement, sans effort quand elle est introduite in sinu Patris non plus par le Père, non plus par le Fils mais par l’Étreinte, ce qui est remarquable de précision et de concision dans la relation de la grâce trinitaire du 10 novembre 1941 :
Je fus ainsi, in sinu Patris, par l’Étreinte — … et aussitôt in sinu Patris où est le Verbe du Père — et combien fortement j’éprouvai l’Étreinte, … Et je Lui dis : « Père », dans ce Père même que dit le Verbe, et où le Père est Père — et cela, dans l’Étreinte ineffable…Alors le cercle fut comme refermé sur moi

 Conclusion

in sinu Patris n’est pas une figure statique mais

- Un horizon de départs et de retours pour le Fils « Egressus ejus a Patre.◊ Sa sortie est du Père. » : « Regressus ejus ad Patrem ◊ Son retour est au Père et pour Marie de la Trinité qui fait sans cesse retour au Père après son ravissement de 1929. C’est dans le retour que s’approfondit l’expérience et la connaissance de la Paternité de Dieu

- Et un lieu de mouvement et de repos, d’immobilité et d’activité intense car demeure du Père et lieu trinitaire.

Il n’y a pas ni évidence, ni proximité du sein paternel. Ce n’est pas un sein maternel mais un sein à distance, distance soutenue par le désir du père, et distance indispensable à la liberté de la réponse de la créature appelée à progresser en sainteté pour parvenir in sinu Patris - Sauf en 1929 pour Marie de la Trinité, une expérience de face à face avec le Père, prématurée et somme toute décevante-

La paternité est une figure problématique, qui se découvre et se comprend par le détour d’autres réalités comme épousailles, sacerdoce, filiation, attraction du Père, spiration de l’Esprit, désir du Fils… et le retour à celui qui s’est révélé Père par l’invocation, si rare, si rude, si audacieuse pour Marie de la Trinité

Pour terminer, ce texte qui résume la révélation que le Père fit à Marie de la Trinité de sa Paternité :

Compris, pendant cette oraison, que le Père m’est tout Père, que tout en Lui m’est Paternité — et Paternité de Déité ― il n’y a, dans le Père, que Paternité, Il est toute Paternité ; compris qu’en Lui, toutes les perfections divines sont Paternelles, concourent à la perfection de sa Paternité — et que je suis l’objet de cette ineffable, insondable Paternité — et qu’Il m’appelle, à l’intimité de sa Paternité, aux secrets mystères de sa Paternité. (8 mai 1942)

Catherine Charvet, 4 septembre 2019

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